Fairstreet

Social entrepreneurship & finance

S’il existe de nombreux instruments pour mesurer le rendement financier d’un investissement, la mesure du rendement social est une notion nettement moins connue et pour laquelle il n’existe pas encore de consensus général sur la manière de le mesurer. Il s’agit néanmoins d’un instrument essentiel, d’une part pour l’investisseur soucieux de connaître l’impact généré par ses capitaux, mais également pour le fonds d’investissement afin d’évaluer ses objectifs, améliorer ses pratiques et communiquer ses résultats. Le social return étant une notion fondamentale et en pleine évolution, Fair Street s’est intéressé à la manière dont les fonds d’investissement mesurent l’impact social de leurs investissements.

Fair Street a eu l’honneur d’interviewer Jacqueline Novogratz, fondatrice et CEO d’Acumen Fund, un des principaux fonds d’investissement sociaux, essentiellement actif en Asie et Afrique. (Profil à découvrir dans la rubrique “acteurs financiers”)

Après avoir commencé sa carrière à la Chase Manhattan Bank et obtenu un M.B.A. à la Stanford University, Jacqueline Novogratz décide de partir au Rwanda et de fonder sa propre institution de microfinance, Duterimbere. Consultante pour UNICEF et la Banque Mondiale en Afrique, elle rejoint par la suite la Rockefeller Foundation où elle fonde et dirige d’importants programmes axés sur le développement. En 2001, avec le support de plusieurs organisations internationales, elle crée le fonds d’investissement social Acumen Fund.

Personnage charismatique et auteur en 2009 du livre « The Blue Sweater », Jacqueline Novogratz partage couramment sa vision optimiste et son expérience lors d’importantes conférences telles que le Forum Economique Mondial.

Fair Street : Pourriez-vous nous décrire brièvement le Fonds Acumen ? En quoi diffère-t-il des autres fonds d’investissement ?

Jacqueline Novogratz : L’objectif du Fonds Acumen est de contribuer à l’éradication de la pauvreté en transformant la manière dont le monde y fait face. Pour ce faire, nous investissons du capital patient avec pour objectif d’identifier, de renforcer et de donner de l’ampleur à des “business model” qui servent les pauvres de manière efficace. Nous développons et élargissons cette approche comme un complément à l’aide traditionnelle, qui peut créer de la dépendance, ou aux pures approches de marché, qui peuvent omettre les besoins réels des pauvres.

Le Fonds Acumen se concentre donc sur une approche de marché pour faire face aux problèmes reliés à la pauvreté au sein des pays en voie de développement. Nous utilisons de la dette et du capital, ainsi qu’un modèle d’investissement qui repose sur une « due diligence » intensive et sur l’usage de notions métriques permettant de s’assurer que chaque investissement atteigne un rendement social mesurable. Nous écoutons activement les pauvres afin de comprendre qui ils sont et nous laissons le marché indiquer ce dont ils ont besoin, car nous désirons aider les personnes à prendre leurs propres décisions et à résoudre leurs problèmes eux-mêmes.

Notre vision à long-terme est qu’un jour, chaque être humain aura accès aux biens et services élémentaires dont il a besoin (des services de santé abordables, l’eau, l’habitat et l’énergie) afin qu’il puisse prendre des décisions de manière autonome et poursuivre une vie meilleure. C’est à ce moment là que démarre la dignité, pas seulement pour les pauvres mais pour nous tous sur terre.

FS : Pourriez-vous expliquer ce qu’est un rendement social ? Quels sont les différents outils permettant de le mesurer ? Quels sont les défis de cette mesure ?

JN : C’est en effet la mesure de ce rendement social qui est si compliquée, pas seulement pour Acumen mais pour tout le secteur associatif dans son ensemble. Nous sommes entièrement convaincus de l’importance d’utiliser des paramètres métriques et d’effectuer une évaluation régulière, pour nous en tant qu’organisation et pour toutes les entreprises avec qui nous travaillons. Nous continuons donc à développer des systèmes qui nous aident à mieux comprendre l’impact réel de notre travail et à mieux soutenir nos cibles d’investissement. Au niveau de nos investissements individuels, nous évaluons nos investissements sur base de quatre critères : la viabilité financière, l’impact social, la réplicabilité du modèle et la structure de coûts. Nous attendons de chaque entreprise qu’elle nous remette ses résultats tous les quadrimestres sur les dimensions financières, opérationnelles et sociales correspondantes.

Nous utilisons une analyse nommée BACO (abréviation de « Best Available Charitable Option »), du nom de l’outil que nous employons afin d’évaluer la gestion des coûts de nos investissements. Nous l’avons créé de manière à mieux comprendre et améliorer l’efficacité de notre propre travail, pas nécessairement en tant qu’outil pour le secteur, cependant nous nous sommes aujourd’hui très heureux que d’autres puissent l’appliquer à leur modèle. Nous avons développé ce cadre métrique car nous avons découvert que des mesures de rendement social absolues étaient trop difficiles à mettre en place en pratique, alors que nous avions absolument besoin d’un outil nous permettant de mesurer l’usage marginal de capital philanthropique.

Au fil des ans, nous aimerions beaucoup évoluer dans un monde où « l’output » de chaque dollar investi par une série d’activités est rendu transparent et comparable. La question de la standardisation des mesures est une question incroyablement difficile, étant donné la subjectivité des valeurs. En collaboration avec Google, nous avons construit un outil internet permettant à nos quatre bureaux internationaux d’échanger leurs données concernant la performance de nos portefeuilles. Ce système, appelé Pulse, nous permet de garder les données métriques et de les rendre fiables et disponibles. Nous pouvons ensuite analyser cet ensemble de données pour identifier les principes communs et pour communiquer nos apprentissages et découvertes sur la manière de toucher les marchés à la base de la pyramide. Pulse est actuellement testé par des organisations avec qui nous collaborons. Accompagné d’un standard de définitions, cet outil a le potentiel de permettre une meilleure comparaison et une meilleure transparence dans le secteur.

FS : Vous avez dit dans le « Ted Talk » que le capital patient combiné à un support managérial est plus efficace que le marché et la charité pris de manière indépendante. Pourquoi cette combinaison est-elle plus efficace dans la génération de rendement social sur le long-terme ?

JN : Les gens recherchent la dignité et non la dépendance. La charité traditionnelle rencontre les besoins immédiats mais souvent, elle ne permet pas aux gens de résoudre leurs problèmes sur le long-terme. Les initiatives basées sur une approche de marché ont la possibilité de croître lorsque les « dollars de charité » s’amenuisent. Elles doivent pour cela faire partie de la solution aux grands problèmes de pauvreté.

Mais les pratiques de marché seules ne sont pas la solution non plus. Les personnes à très faibles revenus sont trop souvent invisibles aux yeux des hommes d’affaires et de la société. Construire de nouveaux modèles qui fournissent les services élémentaires à des prix abordables (prenant en compte les coûts élevés, les systèmes de distribution déficients, les consommateurs dispersés, les options financières limitées et, occasionnellement, la corruption) demande des solutions de business imaginatives et des partenariats soutenus par des investisseurs ayant la volonté de prendre un profil risque/rendement qui est inacceptable pour les acteurs financiers traditionnels.

Notre approche consiste à investir du « capital patient », c’est-à-dire des investissements « below market » accompagnés d’assistance à la gestion dans les entreprises ayant le potentiel de toucher des centaines de milliers d’individus. Nous considérons les personnes à bas revenus comme des individus et des clients à part entière (même s’ils ne sont pas capables de payer) plutôt que comme des  bénéficiaires classiques de charité. Nous commençons avec le marché car nous croyons qu’il est le meilleur outil d’écoute que nous possédons. De nos investissements, nous accumulons les apprentissages nous seulement sur les pauvres en tant que consommateurs mais aussi sur les endroits où l’économie de marché échoue complètement. Dans ces cas là, nous pensons pouvoir apporter une contribution importante dans le développement de solutions permettant de fournir les services nécessaires aux pauvres.

FS : Dans les modèles financiers classiques, les gens construisent leur portefeuille dans l’objectif d’obtenir le rendement maximal pour un certain niveau de risque. Pensez-vous que le rendement social va devenir un critère d’investissement important dans le futur ? Accorder de l’attention au rendement social signifie-t-il obligatoirement renoncer à du rendement financier ?

JN : Je ne pense pas que le modèle financier soit en train de changer. Ce qui est en train de changer c’est la manière dont beaucoup d’investisseurs perçoivent la définition de rendement. Je pense que le rendement social est déjà un critère pour de nombreuses personnes qui recherchent les opportunités d’investissements offrant le plus haut rendement attendu tout en combinant le financier et le social. Pour le Fonds Acumen, alors que nous opérons comme un fonds d’investissement social, nous voulons avoir un impact social avec nos investissements tout en étant rentables financièrement. Avec nos premiers investissements, nous avons généralement évalué le « return OF capital » en opposition au « return ON capital ». Cependant, nos investissements les plus récents ont le potentiel de générer des rendements bien plus importants.

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