Fairstreet

Social entrepreneurship & finance

Après avoir traversé l’Argentine, la Bolivie, le Pérou et le Chili, il nous a semblé intéressant de s’interroger sur les réalités politiques, économiques et sociales de ces quatre pays mais aussi de l’Amérique du Sud dans son ensemble. Depuis la crise argentine du début des années 2000 à l’émergence du Brésil comme acteur incontournable sur la scène mondiale en passant par l’élection d’Evo Morales comme premier président indien de la Bolivie ou l’ascension d’Hugo Chavez au Venezuela, le continent a connu une série de bouleversements majeurs.

C’est pourquoi, nous avons interviewé Pierre Defraigne, l’un des professeurs ayant le plus marqué Max et Jo lors de leurs parcours universitaires. Dans l’interview qui suit, il nous partage sa grande connaissance de l’Amérique du Sud et nous livre une analyse poussée de la situation actuelle du continent sud-américain et des défis qui attendent les nations qui le composent.

Pierre Defraigne est le directeur exécutif de la Fondation Madariaga – Collège d’Europe, un think tank basé à Bruxelles et est professeur visiteur à l’Université Catholique de Louvain , au Collège d’Europe à Bruges et à la Zhejiang University (Chine).

Economiste de formation, il a mis ses talents au service de l’Europe de 1970 à 2005. Il quitte en 2005 la commission Européenne où il était Député directeur-général de la division commerce. Avant cela, il a été chef de cabinet de Pascal Lamy, Commissaire Européen au commerce (1999-2002), a dirigé les relations Nord-Sud, et occupé le poste de chef de Cabinet d’Etienne Davignon, alors Vice-President de la Commission Européenne (1977-1983).

Ses intérêts vont à la politique économique internationale, à l’économie politique et aux relations avec les pays en développement. Il est activement engagé dans la promotion de la gouvernance globale pour une régulation du capitalisme de marché dans laquelle l’Union européenne jouerait pleinement son rôle.

Fair Street: Que peut-on dire de l’impact de la crise financière et économique sur l’Amérique Latine ? Jusqu’à certains moments, d’aucuns espéraient encore que cet impact soit limité et croyaient à la théorie du ‘découplage ». Est-ce encore le cas aujourd’hui ? Les différentes économies (Brésil, Argentine, Venezuela, …) sont-elles touchées de la même manière ?

Pierre Defraigne: Bien entendu la théorie du découplage est absurde. Dans le sigle BRIC, la locomotive est la Chine, Brésil et Russie, les wagons et l’Inde tente de rattraper. L’Amérique latine doit sa récente poussée de croissance, de la demande en provenance de l’Asie sinisée en matières premières et en énergie. Le développement de l’Asie est lui-même fonction de la part prise par la Chine et ses voisins dans les marchés de l’OCDE. Par conséquent, dés lors qu’il y a crise financière aux Etats-Unis et qu’elle se répercute à travers les pays de l’OCDE, l’Amérique latine est touchée via le recul des exportations asiatiques vers l’Europe et les Etats-Unis et , comme conséquence, des achats de l’Asie à l’Amérique latine et à l’Afrique.

En fait, la crise vérifie que l’Amérique latine n’a toujours pas atteint son autonomie de développement faute d’une demande intérieure et faute d’une industrialisation suffisante.

FS: Croyez-vous au « socialisme du 21ème siècle » prôné par des leaders comme Hugo Chavez et Evo Morales et qui s’illustre notamment par une reprise de la force de l’Etat sur le capital? La crise actuelle a-t-elle des chances d’apporter de la crédibilité à ce modèle et pourrait-il s’étendre à d’autres régions du monde ? Au contraire, la crise pourrait-elle mettre en lumière les limites de ce « socialisme du 21éme siècle » décrit par certains comme vague et incantatoire ?

PD: Je crois qu’il n’y a pas de réponse simple à la question centrale des rapports entre l’Etat et le marché. La complémentarité est évidente. Mais l’Etat joue un rôle différent dans les économies qui en sont encore à la phase du démarrage par rapport au rôle de l’Etat dans les économies de maturité. L’Amérique latine a accumulé un retard important en matière de valorisation de son capital humain et de mise en place d’infrastructures modernes capables de soutenir un effort de transformation sur place des richesses naturelles et par ailleurs de développement de l’industrie manufacturière au niveau du continent. Le rôle de l’Etat est donc de créer les conditions de bon fonctionnement des marchés précisément en fournissant les biens publics indispensables ainsi qu’en assurant la solidarité minimum pour garantir la justice et la paix sociale.

Les tentatives de gauche qui se sont manifestées en Amérique latine sont très diverses. Chavez reste dans l’exploitation de la rente pétrolière qu’il cherche à partager plus équitablement, mais avec des résultats peu convaincants en matière d’industrialisation. S’il y a bien une évolution politique démocratique, on peut s’interroger sur la réalité de progrès économiques plus structurels. Morales de son côté, s’attaque enfin à l’intégration de la population indienne dans les structures économiques et sociales de la Bolivie. C’est un enjeu majeur pour l’avenir du pays, car cette intégration crée les fondements d’un développement plus stable et plus juste. Cela étant c’est une très longue marche qu’on ne peut pas ramener à une approche socialiste, même si l’idée de progrès social mieux partagé est au cœur de la démarche de Morales. Il est essentiel en effet que dans le futur cette culture d’intégration transcende les clivages politiques et finisse par s’imposer comme une donne fondamentale du système politico- économique bolivien. Mais il fallait un leader socialiste et indien pour oser cette rupture historique. La tentative de Correa en Equateur présente encore d’autres caractéristiques à nouveau en rapport avec les spécificités du pays : d’un côté la révision des contrats miniers et de l’autre une réforme institutionnelle.

Nous n’avons donc pas à faire a un Socialisme du 21èmesiècle, mais plutôt a un aggiornamento qui n’avait que trop tardé, du cadre de développement politique et économique latino-américain et qui prend en compte la différenciation culturelle et ethnique de différents pays d’Amérique latine. Car chaque pays doit tester la singularité de son modèle de développement puisque chacun doit exploiter ses ressources particulières et faire face a ses contraintes particulières : le Venezuela est menacé par la « malédiction du pétrole » tandis que la Bolivie est contraint par son statut d’Etat enclavé et l’Equateur par le poids des multinationales de la banane.

Mais une dynamique démocratique est dorénavant à l’œuvre en Amérique latine et elle est riche de promesses. Rien n’est pourtant jamais acquis en Amérique latine. Le risque des retombées de la guerre des trafiquants de drogue et de la répression d’Etat dans des Etats faibles comme la Colombie, ou l’imprévisibilité de la politique argentine, interdisent d’envisager une longue ligne droite vers la modernisation du continent.

FS: On entend beaucoup parler des relations Etats-Unis-Europe-Asie, mais quels sont les défis qui attendent les différents pays d’Amérique Latine ? Mis à part le Brésil, quel est le potentiel de ces pays pour le futur ? Quel rôle peuvent-ils espérer jouer dans les enjeux internationaux sur le plan politique, économique et social? Selon vous quels rôles devraient-ils jouer ?

PD: La place de l’Amérique latine sur la carte du monde reste à fixer dans la nouvelle ère de globalisation. Il est évident que l’émergence que l’on constate en Asie n’adviendra pas sans transformation profonde en Amérique latine. L’Amérique latine a trop misé sur ces ressources naturelles et pas assez sur ses ressources humaines. Pour revenir sur l’écran radar du monde l’Amérique latine a un gros travail à faire chez elle et la reprise de l’économie mondiale aidera à sa modernisation, mais ne suffira pas à régler les problèmes internes. Education et industrialisation sont la clé de la réduction des profondes inégalités sociales et du déficit culturel ainsi que des discriminations ethniques qui forment les plaies ouvertes de l’Amérique latine. Par ailleurs, l’Amérique latine reste en déficit d’intégration régionale. On ne peut pas sous-estimer les efforts continus et récemment renforcés pour aller dans la direction d ‘ententes régionales ou sous-régionales. Mais les résultats ne sont pas à ce stade très convaincants. Le rôle du Brésil est évidemment central car il lui appartient de dépasser son nationalisme ontologique pour fournir l’ancrage robuste de l’intégration latino-américaine. Le risque pour l’Amérique latine reste en effet d’être pris dans la démarche «hup and spokes » d’une zone de libre échange hémisphérique voulue par Washington. Ce serait là consolider la dépendance de l’Amérique latine et la priver de ses chances de développement plus autonome plus équitable et dès lors plus soutenable.

FS: À l’issue du sommet du G20 de Londres, Dominique Strauss-Kahn insistait sur l’avènement d’un « new FMI ». Comment jugez-vous les décisions prises lors de ce sommet, notamment l’augmentation des réserves du FMI et l’aide accrue aux pays émergents ? Quelles en sont les conséquences directes pour l’Amérique latine ? Pensez-vous que le FMI soit en mesure de se renouveler et d’utiliser ses nouvelles ressources à bon escient ? Croyez-vous davantage dans le projet de la Banco del Sur ? Pensez-vous que ce projet puisse constituer une réelle alternative au FMI et à la Banque Mondiale ?

PD: Le nouveau FMI ne sera en mesure d’exercer un rôle utile pour l’économie mondiale que s’il agit dans le cadre d’un système monétaire international dans lequel une monnaie de référence autre que le dollar fourni l’ancrage du système et des lors les même discipline a tous les acteurs, les Etats-Unis compris. Dans un tel contexte le rôle du FMI redevient central et sa capacité de limite l’instabilité monétaire devient à nouveau une réalité. La Banco del Sur est en soi une idée intéressante parce qu’elle a une dimension régionale et elle est donc un vecteur de l’intégration. Pour autant l’expérience a montré que même en Europe à l’intérieur de l’Union européenne dans les rapports entre l’Eurozone et les pays voisin, c’est le FMI qui est appelé à la rescousse pour gérer les crises financières extérieures. Comment pourrait-il en aller autrement même en Amérique latine? Le problème est donc dès lors pour l’Amérique latine d’être davantage représentée au sein du FMI et d’y exercer son influence notamment sur la qualité des programmes d’ajustement imposés par les créanciers en cas de crise financière. C’est le nœud du problème : il faut que l’autorité se substitue en partie aux marchés financiers qui sont devenus trop intrusifs et cela demande meilleure prise en compte aussi de l’intérêt des pays débiteurs.