Fairstreet

Social entrepreneurship & finance

Après l’extraordinaire découverte des fours solaires, Fair Street a réalisé un deuxième reportage dans la ville de Cochabamba, Bolivie. Nous avons eu la chance de rencontrer Martha Wille, qui est à la tête d’une entreprise familiale créée il y a plus de 40 ans. Martha s’est lancée dans l’ambitieux projet de démontrer que l’activité d’une entreprise peut bénéficier à tous les acteurs de la chaîne de production.

Problématique & Contexte :

Les problématiques sociales auxquelles s’intéresse Coronilla sont directement liées à la situation politique et sociale de la Bolivie. Bien qu’une progressive ouverture à l’économie de marché durant les années 90 ait amélioré la situation économique du pays, la Bolivie reste aujourd’hui le pays le plus pauvre d’Amérique du Sud avec d’importantes inégalités entre milieux urbains, où 60% de la population est pauvre, et ruraux où ce chiffre s’élève à 80%.

L’un des problèmes sociaux majeur de la Bolivie réside dans les conditions de vie des populations amérindiennes qui constituent pourtant la majorité de la population. L’accession d’Evo Morales au pouvoir suscite beaucoup d’espoirs au sein de cette tranche de la population bolivienne. Néanmoins, beaucoup vivent encore dans des conditions très précaires. C’est le cas notamment des habitants de l’Atiplano bolivien, région de hauts plateaux située à plus de 3000m d’altitude. Les habitants de l’Altiplano vivent essentiellement de l’agriculture qui est le premier secteur d’activité du pays. Vivant dans des régions reculées et produisant à petites échelles, leur pouvoir de négociation sur les acheteurs est réduit. Leurs revenus sont donc en général irréguliers et faibles.

Si c’est le cas dans de nombreux pays pauvres, la situation des femmes est particulièrement préoccupante en Bolivie. Dans les années 90, ce problème était même décrit comme l’un des fléaux du pays. Une étude réalisée en 1994 montra que près de 70% des femmes y étaient victimes de violence conjugales. Aujourd’hui encore, les femmes souffrent d’importantes discriminations par rapport aux hommes. Leur principale occupation étant la gestion du ménage, elles ont un pouvoir économique limité et sont totalement dépendantes de leur mari. Cette isolation, conjuguée à la violence conjugale empêche les femmes de prendre part au développement car elles sont trop occupées à se défendre. À l’origine de la marginalisation des femmes se trouve le faible niveau d’instruction qui limite leurs possibilités d’émancipation.

Depuis une dizaine d’années, la situation des femmes est néanmoins devenue une préoccupation grandissante en Bolivie et de nombreuses initiatives et lois visant à améliorer leurs droits ont vu le jour.

L’entreprise :

Fondée en 1972 par Guillermo Wille, Coronilla est à l’origine une entreprise productrice de pâtes. Au milieu des années 90, alors que le marché à l’exportation se contracte considérablement, l’entreprise est au bord de la faillite. Martha Wille, fille de Guillermo Wille, relance l’entreprise en diversifiant la ligne de produits. Bien que Guillermo Wille ait toujours cherché à instaurer différentes normes sociales au sein de son entreprise, c’est avec Martha que commence la deuxième vie de Coronilla en tant qu’entreprise sociale. Aujourd’hui l’entreprise produit des pâtes et des snacks faits à partir de quinoa et d’une traditionnelle céréale andine qui les rend libres de tout gluten.

Coronilla cherche à lutter contre la pauvreté en ayant un impact social positif sur les différents acteurs de sa chaine de valeur. Alors que la Responsabilité Sociétal d’Entreprise (RSE) est un concept très peu développé en Amérique du sud et encore moins en Bolivie, Coronilla se veut précurseur. L’entreprise achète ses ingrédients (quinoa, riz,…) directement auprès de producteurs de l’Altiplano bolivien vivant dans des conditions très précaires, négocie directement dans la langue de ces populations (le Quechua ou l’Aymara) et leur offre de la stabilité dans les prix.

Les employés sont également une composante extrêmement importante de l’entreprise. 75% des employés sont des femmes et 10% du personnel est constitué de personnes à capacités réduites. Les conditions de travail sont optimales en termes d’hygiène et de sécurité. L’entreprise donne également l’opportunité à certains de ses employés de suivre des études ou des formations complémentaires. Enfin, Coronilla offre un appui aux familles pour la scolarisation de leurs enfants.

Étant donné le peu de demande pour des produits bios en Bolivie, Coronilla s’est tournée vers l’exportation. Aujourd’hui, l’entreprise exporte dans près de 11 pays en Amérique du Nord en Europe et en Océanie.

L’entrepreneur:

Fille de Guillermo le fondateur de Coronilla, Martha Wille a conservé les convictions sociales de son père et les a intégrées aux principes de l’entreprise familiale. En tant que dirigeante d’une entreprise familiale et extrêmement soucieuse du bien être de ses employés, Martha veut que chaque employé se sente part de la famille et qu’il s’y sente bien.

Après avoir été élue entrepreneur social de l’année en 2005, par la Schwab Fondation, Martha fut invitée au forum économique de Davos où elle a rencontré de nombreux autres entrepreneurs sociaux. Suite à l’échange d’idées favorisé par ce genre de rencontres, Martha veut aujourd’hui lancer une fondation, « la Fondation Guillermo Wille », qui doit permettre de répliquer le modèle de Coronilla en conseillant d’autres entreprises en Bolivie et en les incitant à développer des programmes de RSE.

Impact Social:

En achetant ses ingrédients auprès de ses producteurs selon des normes de commerce équitable, Coronilla fournit une source de revenu régulière à 1500 familles et leur permet de maintenir un certain niveau de vie.

Comme nous l’a confié Martha lors de l’interview, en offrant un environnement de travail respectueux et épanouissant, l’entreprise cherche à avoir un effet positif sur la vie de famille de ses 65 employés. Après que le chef de production ait remarqué qu’une employée avait développé une aptitude à résoudre les problèmes techniques qui intervenaient sur la chaîne de production, l’entreprise l’a incitée à suivre un programme de 2 ans en ingénierie. Aujourd’hui, cette employée a vu son salaire considérablement augmenter ce qui lui a notamment permis de financer l’éducation de ses enfants.

L’autonomie économique acquise par les femmes travaillant chez Coronilla facilite leur émancipation.

Impact financier:

Depuis 1997, deux organisations ont contribué au développement de Coronilla.

La première, SEAF (Small Enterprise Assistance Fund), a investi 400 000$ (mix de capital et de dette) via son fond « Fondo Capital Activo de Bolivia », afin de financer les besoins en fond de roulement de l’entreprise. Au-delà de l’apport en capital, le soutien de SEAF a permis à Coronilla d’améliorer ses procédures comptables et de se transformer en société anonyme. SEAF a essentiellement participé à la professionnalisation de l‘entreprise. Coronilla a racheté les parts de SEAF en 2004.

Bien que SEAF ait joué un rôle important dans le développement de l’entreprise, en 2004, Coronilla n’utilisait que 20% de ses capacités de production et l’entreprise avait besoin de capital pour continuer à grandir. Coronilla a alors obtenu un prêt de 350 000€ de l’organisation hollandaise Cordaid. Ce prêt a permis à Coronilla de doubler ses exportations la même année. Aujourd’hui, les exportations de Coronilla atteignent près d’1 million $ tout en utilisant 50% de ses capacités de production. Si l’entreprise a connu une belle croissance depuis 5 ans, elle bénéficie encore d’une importante marge de progression qui devra lui permettre de davantage répartir ses coûts fixes et d’augmenter sa marge bénéficiaire.

En continuant à créer de la valeur pour chacun des acteurs (producteurs, employés, actionnaires et clients), Martha Wille est convaincue que Coronilla est appellée à devenir une entreprise majeure en Bolivie.