Fairstreet

Social entrepreneurship & finance

Notre première visite d’entreprise se déroule à Buenos Aires et commence de manière épique…

Nous avons rendez-vous le mercredi matin à 10h près de la banlieue de Tigre, située à l’extérieur de Buenos Aires. Pour nous y rendre nous prenons un rémis (option similaire mais plus économique que le taxi) qui manifestement ne connaît pas le chemin pour s’y rendre.

Alors que nous avons déjà 45 min de retard, notre chauffeur s’arrête à chaque coin de rue pour demander son chemin. Après un énième stop, sa voiture tousse… et ne redémarre plus. On lui propose de sortir et nous commençons à le pousser sur 50 mètres jusqu’à ce que sa voiture redémarre. Étant donné que d’après les indications nous ne sommes plus très loin de notre destination, nous préférons continuer à pied…

Nous arrivons finalement à la coopérative Etilplast où nous sommes acueillis par Walter le co-fondateur de la coopérative. La discussion commence à l’entrée de la coopérative et se poursuivra dans son petit bureau après qu’il nous ait fait visité les lieux. D’apparence timide, Walter est intarissable lorsqu’il s’agit de parler de sa coopérative, de ses objectifs, des problèmes auxquels elle s’attaque et de ses perspectives pour le futur.

Problématique :

L’Argentine, comme beaucoup de pays émergents ou en voie de développement, ne bénéficie pas d’un système de tri des déchets à l’échelle nationale. Les déchets ne sont pas triés car la population n’a pas conscience des conséquences qu’une mauvaise gestion peut avoir sur l’environnement. L’activité de recyclage quant à elle n’a commencé à se répandre que récemment. En effet, tant que le peso argentin bénéficiait de la confiance des investisseurs, l’importation de matières premières était moins chère que l’achat de produits recyclés.

Contexte :

Suite à la crise qui frappe l’Argentine au début du 21ème siècle, le nombre de familles « cartoneros » augmente considérablement. D’après des chiffres de la Banque Mondiale, en 2000, plus de 100 000 familles supplémentaires vivent de cette activité. En Argentine, « cartonero » désigne les individus qui ramassent les déchets dans la rue pour essentiellement récupérer les cartons. Ils revendent ensuite ces cartons et vivent de ce revenu. Leur salaire moyen est de 3 euros par jour. Ces cartoneros sont mal considérés par la société à cause du caractère dégradant de leur travail et par conséquent la majorité d’entre eux souffre d’indifférence sociale. Ils sont également victime de conditions d’hygiènes très précaires et de répression tant de la part de la police que du crime organisé.

L’entrepreneur : 

En 2001, au plus fort de la crise, Walter Lizarazu termine ses études secondaires. Il envisage de poursuivre des études, mais la faillite du magasin de son père ne lui permet pas de les payer. Il se met à la recherche d’un travail, mais l’intensité de la crise qui touche son pays compromet rapidement sa recherche. Il n’a alors d’autres choix que de commencer comme cartonero. Walter est rapidement confronté à la lourdeur de la tâche : les déchets sont éparpillés de rue en rue, rien n’est trié, peu d’éléments sont récupérables et ce qu’il gagne en retour n’est pas très conséquent comparé à la débauche d’énergie nécessaire. Il est particulièrement marqué par le fait qu’en réalité il ne fait que trier ce que d’autres avant lui ont mélangé…Un jour, une entreprise de shampoing doit se débarrasser de 6 tonnes de plastique ; Walter s’en charge et y voit l’opportunité de lancer le projet de plus grande envergure auquel il pensait. En 2003, la coopérative Etilplast est née !

L’entreprise :

Etilplast est une coopérative qui emploie aujourd’hui 38 personnes. Sous l’impulsion de Walter et son père, ses membres ont commencé par se concentrer sur le recyclage du plastique. Ils ont ensuite progressivement étendu leur activité : actuellement ils traitent différents types de déchets : ceux qui sont irrécupérables sont directement envoyés à la décharge, le reste est acheminé à leur entrepôt. À cet endroit, les déchets sont triés ; après avoir été séparés, le carton et le verre sont revendus comme matière première à d’autres entreprises. Le plastique quant à lui est redirigé vers l’usine de recyclage où après avoir été traité, il en ressort une matière première dont  la qualité est quasi identique au produit d’origine.

Impact social :

La coopérative poursuit 2 objectifs fondamentaux : le premier est de sensibiliser la population à la problématique environnementale liée à la gestion des déchets. Etilplast ne se contente pas de trier et de recycler mais cherche à solutionner le problème en amont. Ils collaborent avec plusieurs écoles où ils éduquent les élèves à cette problématique. Walter est convaincu que si les jeunes comprennent l’enjeu du tri et du recyclage, ils auront la capacité d’influencer les habitudes de leurs parents. Le deuxième objectif est de fournir un travail valorisant à des personnes démunies. Walter est fier qu’Etilplast ait pu améliorer les conditions de vie de 38 familles. Cependant, son humilité est frappante et il n’aime pas dire qu’il est le fondateur d’Etilplast car il estime que tous les gens qui travaillent avec lui ont contribué à son développement.

Soutien financier :

La coopérative s’est d’abord financée par ses fonds propres. La majorité des bénéfices étaient réinvestis dans l’entreprise afin d’en améliorer le fonctionnement et d’accroître son impact social. En 2008, Etilplast a reçu un crédit de 600 000 pesos (+/- 145 000 euros) du fonds hollandais Oikocredit (voir profil dans catégorie « acteurs financiers »).  Ce crédit a des spécificités favorables au développement d’Etilplast ; par exemple, Etilplast bénéficie pendant 2 ans d’exemption de capital, ce qui signifie que durant les 2 premières années ils ne payent que des intérêts et ils ne commencent à rembourser le capital qu’à partir de la 3ème année. Cette exemption permet à Etilplast de bénéficier pleinement de l’impact du crédit avant de le rembourser. Le témoignage de Walter nous a suffi à mesurer l’impact de la contribution d’Oikocredit: « En cinq années d’existence, nous avions atteint le nombre de 20 travailleurs et nous récoltions les déchets d’environ 2300 familles. Suite au crédit d’Oikocredit, en 6 mois, nous sommes passés à 38 travailleurs et nous avons pu récolter les déchets de 1800 familles supplémentaires… ».

Walter termine l’interview en nous disant que « la vision d’Etilplast est que rien n’est impossible ». Il a commencé comme cartonero et il a désormais l’intention de répliquer son modèle et de l’étendre en espérant que cela pousse le pouvoir politique à prendre des mesures. Des initiatives similaires ont déjà vu le jour dans d’autres quartiers de Buenos Aires. La dévaluation du peso qui a suivi la crise Argentine a depuis quelques années dynamisé les initiatives domestiques de recyclage devenues meilleurs marchés que les importations de matière première. Alors qu’une nouvelle crise touche l’économie mondiale, Walter peut cette fois-ci aborder le futur de manière plus optimiste…



 

De 1998 à 2002, le pays connait une importante crise économique qui s’intensifie en 2001, lorsque le ministère de l’économie annonçe que le pays n’est plus en mesure de rembourser ses obligations. Cette crise a profondément dégradé la situation économique, politique et sociale du pays et  a provoqué une importante hausse de la pauvreté dont les conséquences sont encore visibles aujourd’hui.


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