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Social entrepreneurship & finance

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S’il existe de nombreux instruments pour mesurer le rendement financier d’un investissement, la mesure du rendement social est une notion nettement moins connue et pour laquelle il n’existe pas encore de consensus général sur la manière de le mesurer. Il s’agit néanmoins d’un instrument essentiel, d’une part pour l’investisseur soucieux de connaître l’impact généré par ses capitaux, mais également pour le fonds d’investissement afin d’évaluer ses objectifs, améliorer ses pratiques et communiquer ses résultats. Le social return étant une notion fondamentale et en pleine évolution, Fair Street s’est intéressé à la manière dont les fonds d’investissement mesurent l’impact social de leurs investissements.

Fair Street a eu l’honneur d’interviewer Jacqueline Novogratz, fondatrice et CEO d’Acumen Fund, un des principaux fonds d’investissement sociaux, essentiellement actif en Asie et Afrique. (Profil à découvrir dans la rubrique “acteurs financiers”)

Après avoir commencé sa carrière à la Chase Manhattan Bank et obtenu un M.B.A. à la Stanford University, Jacqueline Novogratz décide de partir au Rwanda et de fonder sa propre institution de microfinance, Duterimbere. Consultante pour UNICEF et la Banque Mondiale en Afrique, elle rejoint par la suite la Rockefeller Foundation où elle fonde et dirige d’importants programmes axés sur le développement. En 2001, avec le support de plusieurs organisations internationales, elle crée le fonds d’investissement social Acumen Fund.

Personnage charismatique et auteur en 2009 du livre « The Blue Sweater », Jacqueline Novogratz partage couramment sa vision optimiste et son expérience lors d’importantes conférences telles que le Forum Economique Mondial.

Fair Street : Pourriez-vous nous décrire brièvement le Fonds Acumen ? En quoi diffère-t-il des autres fonds d’investissement ?

Jacqueline Novogratz : L’objectif du Fonds Acumen est de contribuer à l’éradication de la pauvreté en transformant la manière dont le monde y fait face. Pour ce faire, nous investissons du capital patient avec pour objectif d’identifier, de renforcer et de donner de l’ampleur à des “business model” qui servent les pauvres de manière efficace. Nous développons et élargissons cette approche comme un complément à l’aide traditionnelle, qui peut créer de la dépendance, ou aux pures approches de marché, qui peuvent omettre les besoins réels des pauvres.

Le Fonds Acumen se concentre donc sur une approche de marché pour faire face aux problèmes reliés à la pauvreté au sein des pays en voie de développement. Nous utilisons de la dette et du capital, ainsi qu’un modèle d’investissement qui repose sur une « due diligence » intensive et sur l’usage de notions métriques permettant de s’assurer que chaque investissement atteigne un rendement social mesurable. Nous écoutons activement les pauvres afin de comprendre qui ils sont et nous laissons le marché indiquer ce dont ils ont besoin, car nous désirons aider les personnes à prendre leurs propres décisions et à résoudre leurs problèmes eux-mêmes.

Notre vision à long-terme est qu’un jour, chaque être humain aura accès aux biens et services élémentaires dont il a besoin (des services de santé abordables, l’eau, l’habitat et l’énergie) afin qu’il puisse prendre des décisions de manière autonome et poursuivre une vie meilleure. C’est à ce moment là que démarre la dignité, pas seulement pour les pauvres mais pour nous tous sur terre.

FS : Pourriez-vous expliquer ce qu’est un rendement social ? Quels sont les différents outils permettant de le mesurer ? Quels sont les défis de cette mesure ?

JN : C’est en effet la mesure de ce rendement social qui est si compliquée, pas seulement pour Acumen mais pour tout le secteur associatif dans son ensemble. Nous sommes entièrement convaincus de l’importance d’utiliser des paramètres métriques et d’effectuer une évaluation régulière, pour nous en tant qu’organisation et pour toutes les entreprises avec qui nous travaillons. Nous continuons donc à développer des systèmes qui nous aident à mieux comprendre l’impact réel de notre travail et à mieux soutenir nos cibles d’investissement. Au niveau de nos investissements individuels, nous évaluons nos investissements sur base de quatre critères : la viabilité financière, l’impact social, la réplicabilité du modèle et la structure de coûts. Nous attendons de chaque entreprise qu’elle nous remette ses résultats tous les quadrimestres sur les dimensions financières, opérationnelles et sociales correspondantes.

Nous utilisons une analyse nommée BACO (abréviation de « Best Available Charitable Option »), du nom de l’outil que nous employons afin d’évaluer la gestion des coûts de nos investissements. Nous l’avons créé de manière à mieux comprendre et améliorer l’efficacité de notre propre travail, pas nécessairement en tant qu’outil pour le secteur, cependant nous nous sommes aujourd’hui très heureux que d’autres puissent l’appliquer à leur modèle. Nous avons développé ce cadre métrique car nous avons découvert que des mesures de rendement social absolues étaient trop difficiles à mettre en place en pratique, alors que nous avions absolument besoin d’un outil nous permettant de mesurer l’usage marginal de capital philanthropique.

Au fil des ans, nous aimerions beaucoup évoluer dans un monde où « l’output » de chaque dollar investi par une série d’activités est rendu transparent et comparable. La question de la standardisation des mesures est une question incroyablement difficile, étant donné la subjectivité des valeurs. En collaboration avec Google, nous avons construit un outil internet permettant à nos quatre bureaux internationaux d’échanger leurs données concernant la performance de nos portefeuilles. Ce système, appelé Pulse, nous permet de garder les données métriques et de les rendre fiables et disponibles. Nous pouvons ensuite analyser cet ensemble de données pour identifier les principes communs et pour communiquer nos apprentissages et découvertes sur la manière de toucher les marchés à la base de la pyramide. Pulse est actuellement testé par des organisations avec qui nous collaborons. Accompagné d’un standard de définitions, cet outil a le potentiel de permettre une meilleure comparaison et une meilleure transparence dans le secteur.

FS : Vous avez dit dans le « Ted Talk » que le capital patient combiné à un support managérial est plus efficace que le marché et la charité pris de manière indépendante. Pourquoi cette combinaison est-elle plus efficace dans la génération de rendement social sur le long-terme ?

JN : Les gens recherchent la dignité et non la dépendance. La charité traditionnelle rencontre les besoins immédiats mais souvent, elle ne permet pas aux gens de résoudre leurs problèmes sur le long-terme. Les initiatives basées sur une approche de marché ont la possibilité de croître lorsque les « dollars de charité » s’amenuisent. Elles doivent pour cela faire partie de la solution aux grands problèmes de pauvreté.

Mais les pratiques de marché seules ne sont pas la solution non plus. Les personnes à très faibles revenus sont trop souvent invisibles aux yeux des hommes d’affaires et de la société. Construire de nouveaux modèles qui fournissent les services élémentaires à des prix abordables (prenant en compte les coûts élevés, les systèmes de distribution déficients, les consommateurs dispersés, les options financières limitées et, occasionnellement, la corruption) demande des solutions de business imaginatives et des partenariats soutenus par des investisseurs ayant la volonté de prendre un profil risque/rendement qui est inacceptable pour les acteurs financiers traditionnels.

Notre approche consiste à investir du « capital patient », c’est-à-dire des investissements « below market » accompagnés d’assistance à la gestion dans les entreprises ayant le potentiel de toucher des centaines de milliers d’individus. Nous considérons les personnes à bas revenus comme des individus et des clients à part entière (même s’ils ne sont pas capables de payer) plutôt que comme des  bénéficiaires classiques de charité. Nous commençons avec le marché car nous croyons qu’il est le meilleur outil d’écoute que nous possédons. De nos investissements, nous accumulons les apprentissages nous seulement sur les pauvres en tant que consommateurs mais aussi sur les endroits où l’économie de marché échoue complètement. Dans ces cas là, nous pensons pouvoir apporter une contribution importante dans le développement de solutions permettant de fournir les services nécessaires aux pauvres.

FS : Dans les modèles financiers classiques, les gens construisent leur portefeuille dans l’objectif d’obtenir le rendement maximal pour un certain niveau de risque. Pensez-vous que le rendement social va devenir un critère d’investissement important dans le futur ? Accorder de l’attention au rendement social signifie-t-il obligatoirement renoncer à du rendement financier ?

JN : Je ne pense pas que le modèle financier soit en train de changer. Ce qui est en train de changer c’est la manière dont beaucoup d’investisseurs perçoivent la définition de rendement. Je pense que le rendement social est déjà un critère pour de nombreuses personnes qui recherchent les opportunités d’investissements offrant le plus haut rendement attendu tout en combinant le financier et le social. Pour le Fonds Acumen, alors que nous opérons comme un fonds d’investissement social, nous voulons avoir un impact social avec nos investissements tout en étant rentables financièrement. Avec nos premiers investissements, nous avons généralement évalué le « return OF capital » en opposition au « return ON capital ». Cependant, nos investissements les plus récents ont le potentiel de générer des rendements bien plus importants.

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Après avoir traversé l’Argentine, la Bolivie, le Pérou et le Chili, il nous a semblé intéressant de s’interroger sur les réalités politiques, économiques et sociales de ces quatre pays mais aussi de l’Amérique du Sud dans son ensemble. Depuis la crise argentine du début des années 2000 à l’émergence du Brésil comme acteur incontournable sur la scène mondiale en passant par l’élection d’Evo Morales comme premier président indien de la Bolivie ou l’ascension d’Hugo Chavez au Venezuela, le continent a connu une série de bouleversements majeurs.

C’est pourquoi, nous avons interviewé Pierre Defraigne, l’un des professeurs ayant le plus marqué Max et Jo lors de leurs parcours universitaires. Dans l’interview qui suit, il nous partage sa grande connaissance de l’Amérique du Sud et nous livre une analyse poussée de la situation actuelle du continent sud-américain et des défis qui attendent les nations qui le composent.

Pierre Defraigne est le directeur exécutif de la Fondation Madariaga – Collège d’Europe, un think tank basé à Bruxelles et est professeur visiteur à l’Université Catholique de Louvain , au Collège d’Europe à Bruges et à la Zhejiang University (Chine).

Economiste de formation, il a mis ses talents au service de l’Europe de 1970 à 2005. Il quitte en 2005 la commission Européenne où il était Député directeur-général de la division commerce. Avant cela, il a été chef de cabinet de Pascal Lamy, Commissaire Européen au commerce (1999-2002), a dirigé les relations Nord-Sud, et occupé le poste de chef de Cabinet d’Etienne Davignon, alors Vice-President de la Commission Européenne (1977-1983).

Ses intérêts vont à la politique économique internationale, à l’économie politique et aux relations avec les pays en développement. Il est activement engagé dans la promotion de la gouvernance globale pour une régulation du capitalisme de marché dans laquelle l’Union européenne jouerait pleinement son rôle.

Fair Street: Que peut-on dire de l’impact de la crise financière et économique sur l’Amérique Latine ? Jusqu’à certains moments, d’aucuns espéraient encore que cet impact soit limité et croyaient à la théorie du ‘découplage ». Est-ce encore le cas aujourd’hui ? Les différentes économies (Brésil, Argentine, Venezuela, …) sont-elles touchées de la même manière ?

Pierre Defraigne: Bien entendu la théorie du découplage est absurde. Dans le sigle BRIC, la locomotive est la Chine, Brésil et Russie, les wagons et l’Inde tente de rattraper. L’Amérique latine doit sa récente poussée de croissance, de la demande en provenance de l’Asie sinisée en matières premières et en énergie. Le développement de l’Asie est lui-même fonction de la part prise par la Chine et ses voisins dans les marchés de l’OCDE. Par conséquent, dés lors qu’il y a crise financière aux Etats-Unis et qu’elle se répercute à travers les pays de l’OCDE, l’Amérique latine est touchée via le recul des exportations asiatiques vers l’Europe et les Etats-Unis et , comme conséquence, des achats de l’Asie à l’Amérique latine et à l’Afrique.

En fait, la crise vérifie que l’Amérique latine n’a toujours pas atteint son autonomie de développement faute d’une demande intérieure et faute d’une industrialisation suffisante.

FS: Croyez-vous au « socialisme du 21ème siècle » prôné par des leaders comme Hugo Chavez et Evo Morales et qui s’illustre notamment par une reprise de la force de l’Etat sur le capital? La crise actuelle a-t-elle des chances d’apporter de la crédibilité à ce modèle et pourrait-il s’étendre à d’autres régions du monde ? Au contraire, la crise pourrait-elle mettre en lumière les limites de ce « socialisme du 21éme siècle » décrit par certains comme vague et incantatoire ?

PD: Je crois qu’il n’y a pas de réponse simple à la question centrale des rapports entre l’Etat et le marché. La complémentarité est évidente. Mais l’Etat joue un rôle différent dans les économies qui en sont encore à la phase du démarrage par rapport au rôle de l’Etat dans les économies de maturité. L’Amérique latine a accumulé un retard important en matière de valorisation de son capital humain et de mise en place d’infrastructures modernes capables de soutenir un effort de transformation sur place des richesses naturelles et par ailleurs de développement de l’industrie manufacturière au niveau du continent. Le rôle de l’Etat est donc de créer les conditions de bon fonctionnement des marchés précisément en fournissant les biens publics indispensables ainsi qu’en assurant la solidarité minimum pour garantir la justice et la paix sociale.

Les tentatives de gauche qui se sont manifestées en Amérique latine sont très diverses. Chavez reste dans l’exploitation de la rente pétrolière qu’il cherche à partager plus équitablement, mais avec des résultats peu convaincants en matière d’industrialisation. S’il y a bien une évolution politique démocratique, on peut s’interroger sur la réalité de progrès économiques plus structurels. Morales de son côté, s’attaque enfin à l’intégration de la population indienne dans les structures économiques et sociales de la Bolivie. C’est un enjeu majeur pour l’avenir du pays, car cette intégration crée les fondements d’un développement plus stable et plus juste. Cela étant c’est une très longue marche qu’on ne peut pas ramener à une approche socialiste, même si l’idée de progrès social mieux partagé est au cœur de la démarche de Morales. Il est essentiel en effet que dans le futur cette culture d’intégration transcende les clivages politiques et finisse par s’imposer comme une donne fondamentale du système politico- économique bolivien. Mais il fallait un leader socialiste et indien pour oser cette rupture historique. La tentative de Correa en Equateur présente encore d’autres caractéristiques à nouveau en rapport avec les spécificités du pays : d’un côté la révision des contrats miniers et de l’autre une réforme institutionnelle.

Nous n’avons donc pas à faire a un Socialisme du 21èmesiècle, mais plutôt a un aggiornamento qui n’avait que trop tardé, du cadre de développement politique et économique latino-américain et qui prend en compte la différenciation culturelle et ethnique de différents pays d’Amérique latine. Car chaque pays doit tester la singularité de son modèle de développement puisque chacun doit exploiter ses ressources particulières et faire face a ses contraintes particulières : le Venezuela est menacé par la « malédiction du pétrole » tandis que la Bolivie est contraint par son statut d’Etat enclavé et l’Equateur par le poids des multinationales de la banane.

Mais une dynamique démocratique est dorénavant à l’œuvre en Amérique latine et elle est riche de promesses. Rien n’est pourtant jamais acquis en Amérique latine. Le risque des retombées de la guerre des trafiquants de drogue et de la répression d’Etat dans des Etats faibles comme la Colombie, ou l’imprévisibilité de la politique argentine, interdisent d’envisager une longue ligne droite vers la modernisation du continent.

FS: On entend beaucoup parler des relations Etats-Unis-Europe-Asie, mais quels sont les défis qui attendent les différents pays d’Amérique Latine ? Mis à part le Brésil, quel est le potentiel de ces pays pour le futur ? Quel rôle peuvent-ils espérer jouer dans les enjeux internationaux sur le plan politique, économique et social? Selon vous quels rôles devraient-ils jouer ?

PD: La place de l’Amérique latine sur la carte du monde reste à fixer dans la nouvelle ère de globalisation. Il est évident que l’émergence que l’on constate en Asie n’adviendra pas sans transformation profonde en Amérique latine. L’Amérique latine a trop misé sur ces ressources naturelles et pas assez sur ses ressources humaines. Pour revenir sur l’écran radar du monde l’Amérique latine a un gros travail à faire chez elle et la reprise de l’économie mondiale aidera à sa modernisation, mais ne suffira pas à régler les problèmes internes. Education et industrialisation sont la clé de la réduction des profondes inégalités sociales et du déficit culturel ainsi que des discriminations ethniques qui forment les plaies ouvertes de l’Amérique latine. Par ailleurs, l’Amérique latine reste en déficit d’intégration régionale. On ne peut pas sous-estimer les efforts continus et récemment renforcés pour aller dans la direction d ‘ententes régionales ou sous-régionales. Mais les résultats ne sont pas à ce stade très convaincants. Le rôle du Brésil est évidemment central car il lui appartient de dépasser son nationalisme ontologique pour fournir l’ancrage robuste de l’intégration latino-américaine. Le risque pour l’Amérique latine reste en effet d’être pris dans la démarche «hup and spokes » d’une zone de libre échange hémisphérique voulue par Washington. Ce serait là consolider la dépendance de l’Amérique latine et la priver de ses chances de développement plus autonome plus équitable et dès lors plus soutenable.

FS: À l’issue du sommet du G20 de Londres, Dominique Strauss-Kahn insistait sur l’avènement d’un « new FMI ». Comment jugez-vous les décisions prises lors de ce sommet, notamment l’augmentation des réserves du FMI et l’aide accrue aux pays émergents ? Quelles en sont les conséquences directes pour l’Amérique latine ? Pensez-vous que le FMI soit en mesure de se renouveler et d’utiliser ses nouvelles ressources à bon escient ? Croyez-vous davantage dans le projet de la Banco del Sur ? Pensez-vous que ce projet puisse constituer une réelle alternative au FMI et à la Banque Mondiale ?

PD: Le nouveau FMI ne sera en mesure d’exercer un rôle utile pour l’économie mondiale que s’il agit dans le cadre d’un système monétaire international dans lequel une monnaie de référence autre que le dollar fourni l’ancrage du système et des lors les même discipline a tous les acteurs, les Etats-Unis compris. Dans un tel contexte le rôle du FMI redevient central et sa capacité de limite l’instabilité monétaire devient à nouveau une réalité. La Banco del Sur est en soi une idée intéressante parce qu’elle a une dimension régionale et elle est donc un vecteur de l’intégration. Pour autant l’expérience a montré que même en Europe à l’intérieur de l’Union européenne dans les rapports entre l’Eurozone et les pays voisin, c’est le FMI qui est appelé à la rescousse pour gérer les crises financières extérieures. Comment pourrait-il en aller autrement même en Amérique latine? Le problème est donc dès lors pour l’Amérique latine d’être davantage représentée au sein du FMI et d’y exercer son influence notamment sur la qualité des programmes d’ajustement imposés par les créanciers en cas de crise financière. C’est le nœud du problème : il faut que l’autorité se substitue en partie aux marchés financiers qui sont devenus trop intrusifs et cela demande meilleure prise en compte aussi de l’intérêt des pays débiteurs.

La microfinance a réussi ce que beaucoup croyaient impossible, car trop risquée; intégrer les populations les plus pauvres à un système financier efficient. Le succès de la microfinance nous pousse à s’intéresser aux principes sur lesquels elle repose et dans quelle mesure le système financier traditionnel pourrait s’en inspirer.

Dans l’article qui suit, Jacques Attali nous offre un éclairage intéressant sur le rôle que peut jouer la microfinance dans la reconstruction d’un monde financier plus responsable. Malgré son importance limitée dans les échanges financiers mondiaux, Jacques Attali pense en effet que le système financier mondial qui émergera de la crise devrait largement s’inspirer des principes qui fondent la microfinance.

Combinant les activités d’économiste, professeur, écrivain et conseiller d’état (sous François Mitterand), Jacques Attali est le fondateur d’Action contre la faim et fût le premier président de la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement. Il préside aujourd’hui l’institution PlaNet Finance qui œuvre au développement du microcrédit dans le monde.

Auteur de 44 livres diffusés à plus de 6 millions d’exemplaires, il a enseigné l’économie théorique à l’Ecole Polytechnique, à l’École des Ponts et Chaussées et à l’Université Paris-Dauphine à Paris.

Jacques Attali a été désigné par le magazine Foreign Policy comme l’un des cent intellectuels les plus importants au monde.

L’article ci-dessous a été rédigé en mars 2009. Désireux de soutenir l’initiative Fair Street, Jacques Attali a accepté la reproduction de cet article.


“La microfinance comme solution à la crise financière” par Jacques Attali

Samedi, mars 7th, 2009

A priori, la micro-finance, est trop petite pour représenter un enjeu significatif dans la crise financière globale qui vient de commencer : elle ne concerne que les plus pauvres des entrepreneurs du monde, qui n’empruntent que quelques centaines de dollars par an, pour assurer leur fonds de roulement, ou pour développer leur petite affaire ; au total, elle ne représente qu’un encours mondial de 30 milliards de dollars, ce qui est évidemment dérisoire, comparé aux 80 000 milliards de dollars d’encours du système bancaire mondial. Plus encore, beaucoup regardent avec mépris ces institutions de microcrédit, comme si elles incarnaient la forme la plus archaïque de la finance, qu’il faut très vite dépasser, pour permettre à tous les gens du monde d’avoir accès aux banques conventionnelles, dont la présence dans un quartier ou une ville est vue par ces soit disant élites comme une marque de progrès économique et social.

En réalité, elle est au cœur de ce qui constituera un jour la réponse structurelle à la crise financière. Parce qu’elle est fondée sur des principes exactement inverses de ceux pratiqués par les banquiers qui ont déclenché la crise : une finance éthique, responsable, au service de l’entreprise, fondée sur la connaissance intime du client.

Chacun reconnait maintenant que la source principale des désordres actuels réside dans un système financier tout occupé à faire des profits pour lui-même par un octroi excessif de crédits à des consommateurs ou des entreprises n’ayant pas nécessairement les moyens de rembourser (en particulier les plus pauvres, au moyen des prêts subprimes), transférant à d’autres les risques de ces crédits , gardant pour soi l’essentiel des profits qui devraient revenir aux entreprises, en inventant des produits virtuels, sans aucune réalité . Les banquiers sont devenus les héros d’un système dont il devrait être les serviteurs. Ils se servent trop souvent avant de servir.

La micro-finance répond point par point à ces critiques, par les quatre principes qui la fondent, et qui devraient inspirer la réforme du système financier mondial :

  • D’abord, par sa philosophie : la micro-finance vise à AIDER ses clients à devenir autonomes, en leur accordant des crédits générant des revenus, et non pas les endettant, sans espérance de richesse nouvelle autre qu’une spéculation patrimoniale. Si le système bancaire américain avait appliqué les principes de la micro-finance, les subprimes n’auraient sans doute jamais existé.
  • Ensuite par son mode d’octroi des crédits : CONNAITRE les besoins des clients. Les agents de crédit, dans la micro-finance, connaissent leurs clients, ils ont une idée très précise de leur capacité à rembourser. Si le système bancaire avait appliqué ce principe, il n’aurait jamais accepté de financer des prêts titrisés à des clients lointains, mal connus.
  • Aussi par sa façon de concevoir la façon de RISQUER : une institution de micro-finance garde dans son bilan les crédits qu’elle accorde, donc les risques ; et ne prend même parfois pas de gages. Si le système bancaire avait appliqué les principes de la micro-finance, il n’aurait jamais accepté de transférer les risques à d’autres acteurs, perdant tout contact avec l’analyse réelle des risques, avec la seule garantie fantomatique des CDS.
  • Enfin par sa morale : SERVIR. La micro-finance est au service des entreprises et non d’elle même.Elle considère que sa finalité est d’aider les entreprises clientes à faire des profits plus que d’en faire elle-même. Même si ses taux d’intérêt sont élevés, les profits qu’elle dégage sont très inférieurs à ceux des entreprises qu’elles financent. Si le système bancaire mondial avait appliqué les principes de la micro-finance, il n’aurait jamais accepté de garder pour lui l’essentiel des profits créés par ses prêts. Cela ne l’aurait pas empêché de participer à une forte croissance : celui de la micro-finance est à deux chiffres.

Il est donc essentiel de promouvoir aujourd’hui la microfinance et de mettre ses quatre principes au cœur de la réforme de la finance globale. De comprendre que les principes de la micro finance, que les principes d’une finance éthique, ne sont en rien ceux d’une finance archaïque, mais qu’ils constituent l’avenir de la finance, la condition de la survie de l’économie mondiale : Back to the future. Il est en particulier essentiel de faire de la finance une industrie au service des autres et non d’elle même. De faire de la banque un service d’intérêt général et non une source d’accaparement du profit. Il est aussi, en particulier, urgent d’utiliser les patrons de cette industrie financière si particulière comme conseils dans la reforme du système bancaire mondial.

Sans doute faudra-t-il beaucoup d’efforts pour convaincre les maitres de la finance d’aujourd’hui, dont l’arrogance reste entière, malgré leur débâcle, d’écouter ces banquiers au pied nus, venus de nulle part. Il faudra aussi lui accorder beaucoup plus de moyens pour se développer, pour toucher plus de pauvres, relançant ainsi une demande mondiale saturée au Nord par l’excès de dettes, et participant ainsi à l’émergence d’un monde nouveau, plus équilibré, plus juste, dont la naissance marquera le commencement de la fin du désordre actuel.

Jacques Attali

Fair Street met en avant le rôle de la finance dans le développement d’entreprises sociales. S’il existe des entrepreneurs sociaux depuis longtemps, leur développement et leur influence a fortement augmenté au cours des 3 dernières décennies.

Ceci est notamment dû au fait que de nombreuses personnes et plusieurs organisations, convaincues du potentiel de ces individus hors du commun, les soutiennent afin d’accroître leur impact et propager leurs innovations.

Ashoka fut la première et est aujourd’hui la plus importante organisation à soutenir les entrepreneurs sociaux.

Ashoka est une organisation internationale à but non lucratif et indépendante, qui a pour objectif de contribuer à la structuration et au développement du secteur de l’entrepreneuriat social au niveau mondial. Ashoka a été créée en 1980, en Inde, par Bill Drayton. Activiste depuis sa jeunesse, Bill Drayton a insufflé sa philosophie et sa fibre sociale à Ashoka ; il est persuadé que l’économie a besoin du dynamisme et des innovations des entrepreneurs sociaux afin de concevoir le développement économique et social sur le long terme. Selon Bill Drayton, “les entrepreneurs sociaux ne se contentent pas de donner un poisson ou d’enseigner comment pêcher. Ils ne sont satisfaits que lorsqu’ils ont révolutionné toute l’industrie de la pêche”.

Guillermina Lazzaro, directrice d’Ashoka pour la région Cono Sur (Argentine, Chili et Uruguay) a accepté de recevoir Fair Street à Buenos Aires afin de nous expliquer en détails la vision d’Ashoka et les principaux défis auxquels les entrepreneurs sociaux font face.


Fair Street - Ashoka Cono Sur from Angalio Productions on Vimeo.

Le développement de l’entrepreneuriat social est rendu possible notamment grâce au soutien financier d’institutions à la recherche d’un impact social au travers de leurs investissements. Une finance éthique et responsable passe inévitablement par l’émergence de ce type d’acteurs financiers. Si ces acteurs financiers ne représente pas encore la principale source de financement des entrepreneurs sociaux, leur nombre augmente considérablement. Vu le caractère récent, innovant et prometteur de ces acteurs, Fair Street a voulu en savoir plus sur leur stratégie d’investissements et sur leur capacité à combiner rendement social et financier.

Fair Street a eu le privilège d’interviewer Michael Chu, co-fondateur et managing director d’IGNIA Fund, l’un des premiers fond social de capital à risque actif en Amérique latine (profil à découvrir dans la rubrique « acteurs financiers »).

Professeur à l’Harvard Business School, Michael Chu est l’un des spécialistes de l’entrepreneuriat social et du secteur constituant « la Base de la Pyramide ». Diplômé de cette même école et après avoir débuté sa carrière au Boston Consulting Group, il a travaillé au sein du private equity Kohlberg Kravis Roberts à New York. Il fût également pendant 6 ans le CEO d’Accion International, une organisation qui cherche à combattre la pauvreté à l’aide de la microfinance. En juin 2007, il a donc fondé en collaboration avec Alvaro Rodriguez Arregui, le fond de venture capital IGNIA Fund.

Fair Street : Pouvez-vous définir ce qu’est un fond d’investissement social? En quoi diffèrent-ils des fonds d’investissements dits classiques? À votre avis, les investissements sociaux sont-ils plus risqués que les investissements traditionnels? Quels sont les critères pour un « bon » investissement social?

Michael Chu : À mon avis, dans sa définition la plus élementaire, un fond d’investissement social est un fond qui focalise ses investissements sur des entreprises dont l’objectif est d’avoir un impact social positif. C’est cela qui constitue la différence fondamentale avec les fonds d’investissements classiques pour lesquels la performance financière est l‘objectif principal. À partir de là, il existe de nombreux types de fonds d’investissements sociaux.  Par exemple , IGNIA Fund, que j’ai co-fondé, a pour mission d’investir dans des entreprises actives dans les secteurs à bas revenus qui vont avoir un grand impact social de par leur activité (soins de santé, logement, éducation, services basiques pour le bas de la pyramide socioéconomique et des chaînes d’approvisionnement incluant des producteurs à bas revenus) tout en combinant un rendement financier au dessus de la moyenne.

Je ne pense pas que le risque soit une caractéristique qui distingue les investissements sociaux des investissements traditionnels. Il existe des investissements risqués et sûrs tant dans les secteurs sociaux que dans les secteurs traditionnels. Par exemple avec le recul , il est clair que posséder une action de Citigroup était beaucoup plus risqué que de posséder une action de la banque Compartamos de Mexico, où la taille moyenne des prêts est encore en dessous de $500.

Pour qu’une entreprise soit un bon investissement social, celle-ci doit, selon moi être capable d’avoir un grand rendement social (ex; fournir un accès à des soins de santé primaires pour des populations à bas revenus) et générer un rendement financier significatif (ex : TRI (1) dans les 30%).

FS: En tant que manager d’un fond d’investissement social, comment parvenez-vous à trouver le juste milieu entre l’impact social et le rendement financier lorsque vous prenez vos décisions d‘investissement? L’une de ces variables ne prend-elle pas le dessus sur l’autre?

MC : Chez IGNIA, découvrir qu’un investissement répond seulement à l’un des deux critères (financier et social) est la raison même pour laquelle nous refuserions celui-ci. Selon nous, cela n’a aucun sens de générer uniquement un rendement financier. Si c’était notre objectif, mon partenaire, Alvaro Rodriguez, et moi-même, aurions continuer à nous focaliser sur ce que nous faisions après nos études de commerce. D’un autre côté, si nous trouvons quelque chose avec un grand impact social potentiel, nous estimons qu’un impact significatif ne peut être atteint qu’au bénéfice d’une taille critique, ce qui requiert non pas une seule entreprise mais une industrie tout entière, pour laquelle un rendement financier supérieur est essentiel.

FS: Comment la crise actuelle va-t-elle influencer l’accès au capital pour les entrepreneurs sociaux? Pensez-vous qu’en conséquence de cette crise, les gens vont investir une plus grande proportion de leur argent dans des institutions socialement responsables telle qu’IGNIA Fund? Les évènements actuels peuvent-ils représenter une opportunité pour les entrepreneurs sociaux  de gagner en importance dans le débat public sur les fondamentaux d’un modèle économique durable.

MC : La crise actuelle va rendre l’accès au capital difficile pour tout le monde. Cependant, les deux dernières levées de fond menées par IGNIA étaient postérieures au ralentissement des marchés de capitaux mondiaux. De plus, nous espérons pouvoir continuer à lever les fonds nécessaires à la réalisation de nos objectifs dans un futur proche.

Bien que j’aimerais pouvoir penser que la crise actuelle va permettre de rediriger les marchés de capitaux vers des alternatives telles qu’IGNIA Fund, je pense que fondamentalement, cela dépendra principalement de la performance des investissements réalisés par IGNIA.

FS : Le débat que vous avez eu avec Muhammad Yunus a été largement commenté sur internet… Votre opinion est que les organisations servant le base de la pyramide devraient adopter une orientation de marché et des stratégies commerciales. Pourriez-vous développer cela plus en détail?

MC : Notre victoire sur la pauvreté dépend de quatre éléments: l’émergence d’initiatives à large échelle, durables, en amélioration constante et à l’efficacité croissante. Les ONG’s, la philanthropie et les agences de développement peuvent commencer des initiatives mais ne peuvent fournir elles-mêmes  des initiatives à large échelle et permanentes. D’un autre côté, les gouvernements ne peuvent pas fournir une amélioration et un gain d’efficacité continu. Des activités basées sur la loi du marché, représente l’unique manière que les humains connaissent et permettant d’accomplir ces quatre critères de manière simultanée et systématique.  Néanmoins, ceci ne peut s’accomplir à l’aide d’une seule entreprise mais au travers de la création d’industries entières. Et je ne connais qu’une manière de créer une industrie: au travers d’une activité économique et un rendement financier au dessus de la moyenne.

Une mise en garde cependant. Si nous utilisons des mécanismes de marché avec l’objectif de résoudre des problèmes sociaux, nous devons également comprendre que, sur le long terme, la seule manière de s’assurer que les bénéfices provenant de la création de valeur additionnelle ne soient pas accaparés par les investisseurs et managers mais qu’ils continuent à parvenir à ceux qu’ils cherchent à aider, grâce à une compétition ouverte, transparente et intense. Dans ces circonstances, les prix vont diminuer, la diveristé des produits va augmenter et les services offerts aux clients vont s’améliorer. Le succès commercial de la microfinance en est le meilleur exemple.

(1) TRI: Le Taux de Rentabilité Interne est une mesure indiquant la qualité d’un investissement. Le TRI est le taux d’actualisation pour lequel la Valeur Nette Actualisée des cash flows générés par l’investissement est égale à zéro. Etant donné que un taux d’actualisation inférieur au TRI donnera une VAN positive, plus le TRI est élevé, plus l’investissement sera retenu comme intéressant.

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Fair Street s’intéresse au rôle de la finance dans le développement de l’entrepreneuriat social. Mais globalement quel est le rôle de la finance dans l’économie ? La crise financière qui a commencé il y a bientôt 2 ans s’est transformée en crise économique. Pourquoi ? Comment se fait-il que le secteur financier ait une telle influence sur le développement économique? Bruno Colmant a accepté de répondre aux questions de Fair Street !

Bruno Colmant est, depuis septembre 2007, le président d’Euronext Bruxelles. Il est également membre du Management Comittee de NYSE Euronext où il exerce la fonction de Deputy Chief Financial Officer. Avant de présider la bourse de Bruxelles et après avoir effectué une grande partie de sa carrière au sein du groupe ING, Bruno Colmant était chef de cabinet de Didier Reynders.

Auteur de plusieurs ouvrages financiers, il est chargé de cours dans plusieurs universités, dont l’UCL et la Vlerick Leuven Gent Management School.

Regardez l’interview de Bruno Colmant pour Fair Street !

Fair Street - Interview de Bruno Colmant from Angalio Productions on Vimeo.

Invités

mai 1, 2009 | Invités

Plusieurs experts ont accepté de contribuer au projet Fair Street en partageant leurs connaissances et leurs opinions sur des thèmes liés au projet. Toutes les semaines, découvrez l’intervention de personnalités telles que Bruno Colmant, Jacques Attali,…